Depuis une vingtaine d’années, l’art contemporain s’invite de plus en plus dans des lieux historiques et culturels très symboliques. Malgré une volonté des pouvoirs publics de rendre la création accessible au plus grand nombre, l’incursion d’œuvres d’art dans des lieux icônes ou classés fait parfois débat, questionnant alors la place de l’art contemporain dans notre société.

1# Anish Kapoor, Dirty Corner à Versailles (2015)

Jardin de Versailles avec l’œuvre Dirty Corner d’Anish Kapoor / Fred Romero sur flickr.com (CC BY 2.0)
Jardin de Versailles avec l’œuvre Dirty Corner d’Anish Kapoor / Jean-Pierre Dalbéra sur flickr.com (CC BY 2.0)

Artiste contemporain parmi les plus critiqués de son époque, Anish Kapoor a le mérite de faire bouger la scène artistique ! Et pour cause, quand le Château de Versailles lui donne carte blanche en 2015 pour revisiter ses magnifiques jardins, le résultat est sans appel. Le sculpteur et plasticien britannique crée pour l’occasion une œuvre monumentale (aussi poétiquement surnommée Le Vagin de la Reine) qui fait immédiatement polémique.

Des voix s’insurgent pour dénoncer la connotation sexuelle de la sculpture, d’autres félicitent l’artiste pour son audace et sa liberté d’expression. Le Dirty Corner est vandalisé à plusieurs reprises, tagué d’inscriptions haineuses. Mais hors de question pour Anish Kapoor d’effacer les dégradations sur sa sculpture, devenues à ses yeux, une partie intégrante de l’œuvre !

2# Christo, Le Reichstag empaqueté (1995)

Le Reichstag emballé par Christo et Jeanne-Claude en 1995 / qwesy qwesy [CC BY 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)]

Roi de l’empaquetage, l’artiste américain d’origine bulgare Christo Javacheff fait régulièrement parler de lui. Accompagné de son épouse Jeanne-Claude jusqu’en 2009, il s’approprie n’importe quel lieu en le recouvrant de milliers de mètres carrés de toile. En 1995, il crée la polémique en empaquetant le Reichstag à Berlin. Le Chancelier de l’époque, Helmut Kohl, déclare même que c’est « une atteinte à la dignité du puissant symbole de l’histoire du pays ».

Toutes les œuvres de Christo et Jeanne-Claude sont éphémères. À Paris, le Pont-Neuf subit le même sort en 1985 pendant 14 jours. Pour ce faire, 40 000m² de toile sont nécessaires, 12 tonnes de câbles en acier, 300 professionnels dont 12 ingénieurs. En 2020, la capitale accueillera de nouveau l’artiste pour l’empaquetage de l’Arc de Triomphe !

3# Claude Lévêque, Saturnales à L’Opéra de Paris (2018)

Intérieur de l’Opéra National de Paris avec l’installation Saturnales de Claude Lévêque / Photo prise par Christian Pelé, source : http://claudeleveque.com

Pour célébrer ses 350 ans, l’Opéra de Paris a donné carte blanche à l’artiste français Claude Lévêque pour investir l’enceinte de l’édifice. Son installation s’intitule Saturnales et représente deux grandes roues de tracteur, sculptées et recouvertes de feuilles de cuivre.

Dressés sur les rampes du grand escalier central, ces pneus n’ont évidemment pas laissé les visiteurs indifférents… Parmi les réactions, beaucoup ont soulevé l’inadéquation de ces objets triviaux avec un lieu si symbolique, par ailleurs déjà très chargé.

4# Ernesto Neto, Léviathan Thot au Panthéon (2006)

Installation Leviathan Thot par Ernesto Neto au Panthéon en 2006 / photo prise par sun sur flickr.com (CC BY 2.0)

En 2006 une curieuse et gigantesque créature envahit Panthéon : le Léviathan Thot. Cette œuvre anthropomorphique signée Ernesto Neto tient son existence du Livre de Job dans lequel le monstre possède des yeux, un cerveau, une bouche et des membres. Les visiteurs découvrent alors une incroyable installation en tulle contrebalancée par de grosses boules en polystyrène suspendues à la coupole.

C’est un choc fort entre l’un des monuments français les plus chargés historiquement et cette animalité abstraite et tridimensionnelle. L’artiste brésilien déclare « Quel meilleur lieu que le Panthéon pour débattre du conflit entre nature et culture ? (…) Je viens d’une ville où la nature omniprésente porte ce conflit à son paroxysme : Rio de Janeiro. Ici, nous avons à survivre dans une relation organique et dramatique où s’affrontent nature et civilisation ».

5# Paul McCarthy, Tree sur la Place Vendôme (2014)

Paul McCarthy, Tree sur la place Vendôme en 2014

Nous sommes en 2014, à l’occasion de la programmation « Hors les murs » de la FIAC. Paul McCarthy dresse à Vendôme, l’une des places les plus célèbres de la capitale, un arbre vert en toile plastique de 24,4 m de haut. En théorie, l’installation était censée représenter un arbre de Noël mais certains y ont vu tout autre chose : un jouet pour adultes ! Lorsque l’œuvre a été mise en place, un individu s’en était même pris à l’artiste en lui sautant au visage et l’insultant de tous les noms.

Pourtant provisoire, l’œuvre n’a cessé de faire polémique. Des détracteurs ont même débranché la soufflerie de la structure gonflable. Par la suite, Paul McCarthy n’a pas souhaité la regonfler, déclarant ne pas vouloir « être mêlé à ce type de confrontation et à la violence physique, ou même continuer à faire prendre des risques à cette œuvre ». Une chose est sûre : le choc entre art contemporain et patrimoine ne convainc pas toujours.

6# Daniel Firman, Würsa au Château de Fontainebleau (2008)

Daniel Firman, Würsa au Château de Fontainebleau

Au Château de Fontainebleau, une œuvre hors-norme signée Daniel Firman a fait son apparition dans la galerie de Diane, pièce majestueuse par ses extraordinaires dorures et son décor chargé d’histoire. Au cours de leur déambulation, les visiteurs sont tombés sur cet incroyable pachyderme empaillé dont le poids reposait entièrement sur sa trompe. Mais impossible pour eux de tourner autour de cette sculpture. Et pour cause, ils n’avaient qu’un seul point de vue pour se rendre compte de cette prouesse technique !

L’animal présentée ici est Würsa, une femelle de 3 tonnes morte à l’âge de 23 ans. Sculpture en polyester de 350kg, l’artiste l’a enveloppée d’une vraie peau d’éléphant. Un virage à 380° pour la bibliothèque de Napoléon III. Et même la tête à l’envers, l’éléphant reste un symbole historique, notamment pour François Ier qui voyait en lui la royauté, la puissance et la sagesse.

7# Felice Varini, Cité de Carcassonne (2018)

Remparts de la Cité de Carcassonne recouverts par Felice Varini en 2018 / Benoblog [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]

Pour célébrer les 20 ans de son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO, le Centre des monuments nationaux (CMN) a convié l’artiste Felice Varini à s’approprier les remparts de la Cité de Carcassonne. Connu pour ses anamorphoses, Felice Varini a investi la forteresse médiévale pour recouvrir l’enceinte de grands arcs de cercle fragmentés jaunes.

Rapidement, des internautes se sont mobilisés à travers une pétition pour « faire redescendre les perchés qui permettent ces immondices ». L’engouement n’a tellement pas pris que l’installation a même subi des dégradations. En effet, des lambeaux ont été décollés de part et d’autre avant même l’inauguration de l’œuvre…

8# Ieoh Ming Pei, La Pyramide du Louvre (1989)

Pyramide du Louvre / Zairon [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]

Preuve que l’art contemporain et l’histoire peuvent merveilleusement bien s’unir avec l’éminente Pyramide du Louvre. Si elle nous semble faire partie de cette cour Napoléon depuis toujours, son installation a pourtant suscité bien des remous en 1989. À l’origine de cette pyramide de verre, l’architecte chinois naturalisé américain Ieoh Ming Pei, en quête de la pureté des formes. Pour ce faire, il a privilégié des matériaux modernes tels que le verre, le béton, l’acier et la pierre.

Mais comment un édifice si avant-gardiste a pu donner un second souffle aux bâtiments du Louvre ? Les détracteurs de l’époque affirmaient que ce style faisait injure au classicisme du palais. D’autres voix s’élevaient pour dire que l’ensemble du Louvre était moins visible avec la pyramide au centre de la cour. Aujourd’hui, les visiteurs l’ont parfaitement intégrée. Devenue un monument à part entière, la pyramide a d’ailleurs inspiré dernièrement d’autres artistes, à l’instar de JR.