Flore de Saint Just, restauratrice de tableaux


Dans notre nouvelle série « Invités d’art », KAZoART vous fait découvrir les coulisses du monde de l’art en recueillant les propos d’un spécialiste dans son domaine. Cette semaine, nous avons rencontré une jeune diplômée de la prestigieuse école de la Cambre à Bruxelles. Flore de Saint Just, 24 ans, a choisi la voie de la conservation et de la restauration de patrimoine, avec la peinture comme spécialité : rencontre avec une passionnée !

Flore de Saint Just

Flore de Saint Just

 

La bio de Flore de Saint Just : restauratrice de tableaux

Flore de Saint Just est titulaire d’un diplôme d’état (Master II) de « Conservation-Restauration d’oeuvre d’art, spécialité peinture », obtenu à l’ENSAV, La Cambre, école d’art bruxelloise très réputée.

Sa formation lui permet de réaliser des traitements de conservation-restauration sur les peintures. Elle peut ainsi rétablir la stabilité structurelle de l’oeuvre dans le cas d’une altération du support ou de soulèvements de la couche picturale tout en préservant l’équilibre esthétique propre à chaque peinture.

Travaillant dans son atelier à Paris elle est habilitée à restaurer pour les musées et monuments historiques

 

Flore de Saint Just atelier

Flore de Saint Just, atelier

 

8 questions de KAZoART à Flore de Saint Just, restauratrice de tableaux

 

« Tout tableau, à partir du moment où il y a quelqu’un pour l’apprécier, mérite d’être restauré. »

Flore de Saint Just

 

Vous avez fait la très réputée ENSAV ou école la Cambre à Bruxelles qui propose différents cursus pour apprendre les métiers d’art, pourquoi avoir choisi la restauration?

J’ai choisi la restauration parce que j’étais passionnée par l’art depuis toute petite et que je cherchais un métier depuis l’adolescence qui soit en contact avec les oeuvres mais avec une dimension scientifique, intellectuelle, éthique. J’ai trouvé que la dimension du restaurateur, qui vient passer l’oeuvre à la génération future, lui permet de perdurer, était très intéressante.

Il y a un côté pratique, c’est très manuel comme métier, il y a beaucoup de retouches, une sensibilité artistique sans être dans la création pure. Il y a une dimension scientifique pour justement arriver à restaurer une oeuvre sans altérer la matière originale. Et une dimension philosophique, éthique pour savoir quelle va être l’intervention du restaurateur sur l’oeuvre, ce qui peut être source de polémique ! La démarche globale est intéressante.

Quelles sont les qualités requises à votre avis pour devenir restauratrice de tableaux ?

Il faut d’abord aimer les oeuvres qu’on va restaurer, avoir une sorte de coup de coeur, car on est tout le temps en contact avec ces oeuvres ! Il faut être curieux aussi, chercher à découvrir, on mène un travail d’enquête, il faut avoir cette envie de trouver les solutions mais déjà aussi de comprendre le tableau.

Il faut être respectueux de l’oeuvre qu’on a en face de soi et savoir rester à sa place. En aucun cas on va agir en tant que créateur sur l’oeuvre même si on peut avoir des qualités artistiques de pratiques, on est derrière le rideau, comme dans une pièce de théâtre. On est la personne qui va orchestrer, qui va permettre à l’oeuvre d’être vue par le public mais qui ne va pas se mettre en avant. Il faut aussi avoir cette humilité-là.  

Et puis il faut avoir évidemment une technicité dans le travail, savoir faire une retouche sur les couleurs, être soigneux. Des bases scientifiques sont impératives. C’est un métier qui, si les connaissances ne sont pas suffisantes, peut tourner à la catastrophe!

 

Flore de Saint Just restauration

Flore de Saint Just restauration

 

C’est un métier qui, si les connaissances ne sont pas suffisantes, peut tourner à la catastrophe!

 

Avez-vous été baignée dans un univers artistique ou en lien étroit avec l’art ?

Oui, en fait ma mère peint sur porcelaine, elle est passionnée par l’art. Mon arrière grand-père était maître verrier à Levallois. Petite, j’ai pu visiter son atelier de vitraux qui a confectionné en particulier la coupole du Printemps à Paris. Ma mère nous a toujours montré ce que mon arrière grand-père avait fait.  Je dessinais souvent à côté d’elle lorsqu’elle peignait.

On allait aussi beaucoup en salle des ventes pour voir les tableaux, pas forcément pour acheter, Comme je m’entendais très bien avec le commissaire-priseur, il m’apprenait à regarder les oeuvres, aussi bien du mobilier que des tableaux. C’est une partie de mon univers d’enfant que j’aime beaucoup. Je pense que ça a été déterminant, et ma mère m’a beaucoup aidée à trouver mon métier de restauratrice de tableaux.

Coupole du Printemps, Paris

Coupole du Printemps, Paris

 

Combien de temps passez-vous en moyenne sur une restauration d’oeuvre ?

C’est extrêmement variable. Ce que j’aime avant tout, c’est de commencer par prendre le temps d’observer l’oeuvre. Et puis, ça dépend du travail de restauration nécessaire : si c’est uniquement un allégement du vernis, si c’est une réparation de déchirure, une ancienne restauration à reprendre… Il s’agit d’abord d’essayer de comprendre l’oeuvre, comprendre les différentes stratigraphies dans les couches de peinture, comprendre la technique, le passé du tableau : est-ce qu’il a déjà été restauré, est-ce qu’il a été changé de support, est-ce qu’il a été tendu d’une autre manière? C’est très important : le tableau ne réagira pas de la même manière. Choisir le traitement adapté en faisant des tests, ce sont des prémisses, on n’intervient pas encore sur la restauration.

En général, je prends une journée pour regarder le tableau dans ses moindres détails et essayer de le comprendre. Ensuite les différentes étapes sont variables. Cela peut aller de quelques heures pour un petit tableau, à une journée pour les travaux les plus longs. Quand il s’agit d’une réparation de déchirure, il faut compter au moins une semaine de restauration. Et cela peut aller jusqu’à un mois, voire plus, pour une restauration plus importante.

Flore de Saint Just atelier 1

Flore de Saint Just atelier 1

 

Tout tableau est-il intéressant à restaurer selon vous ? 

Oui, je dirais que tout tableau mérite d’être restauré, et sa valeur intrinsèque n’entre pas en jeu dans le travail. Nous ne nous situons pas par rapport à la valeur de l’oeuvre, d’ailleurs nous n’avons pas de formation là-dessus. On aime ou on n’aime pas de manière personnelle l’oeuvre qu’on restaure, mais on ne prend pas du tout en compte sa valeur sur le marché de l’art dans une restauration. D’ailleurs beaucoup de gens font restaurer des tableaux pour un coût de restauration plus important que la valeur du tableau lui-même. Ils sont attachés à l’oeuvre et dans ces cas là, c’est tout à fait valable !

J’ai le cas en ce moment d’un client dont le chat a fait tomber un tableau et l’a endommagé, il est irregardable ! Il va être restauré, j’espère qu’il va l’apprécier. Dans son cas, la valeur est affective, on redonne à la personne le moyen d’apprécier son oeuvre. Tout tableau, à partir du moment où il y a quelqu’un pour l’apprécier, mérite d’être restauré.

 

L’art contemporain, qui est plutôt notre créneau chez KAZoART, se restaure t-il aussi ?

Oui, il y a un grand marché de restauration de l’art contemporain parce qu’il y a des techniques qui sont très différentes.  Les artistes étant parfois beaucoup moins intéressés par la technique, justement, créent des problématiques de conservation très importantes : des peintures qui n’adhèrent pas au support, des matériaux qui se dégradent très vite… Ca crée aussi une éthique totalement différente.

Souvent, quand l’artiste contemporain est encore en vie, on prend contact avec lui pour lui demander son intention. Est-ce qu’il voulait que son oeuvre perdure dans le temps ou est-ce qu’il inclut dans son oeuvre le processus de dégradation ? Certains artistes considèrent que n’importe qui peut venir interagir sur leur oeuvre sans problème. D’autres sont dans une démarche beaucoup plus classique : c’est mon oeuvre, donc il faut une restauration minimaliste, illusionniste en quelque sorte, mais qui ne vient pas sur la matière originale. Donc c’est très variable, et c’est très différent de la restauration plus classique d’oeuvres du 17, 18, 19e siècle !

Souvent quand l’artiste contemporain est encore en vie, on prend contact avec lui pour lui demander son intention. 

 

Avez-vous une histoire, une anecdote à partager avec nous sur votre travail ?

J’ai une histoire récente qui a décidé du thème de mon mémoire de fin d’études. J’étais en stage en Corrèze et des amis m’ont signalé des oeuvres en déréliction. Il s’agissait de deux tableaux très naïfs, du 17/18 e siècle, avec une iconographie très particulière, qui n’étaient pas tendus de manière classique dans leurs cadres. Je les ai ramené à mon école et on a trouvé un sujet de mémoire sur la technique des toiles lacées, utilisée pendant très longtemps en Hollande, pour la tension finale des tableaux. Au détour d’une chapelle abandonnée, on a ainsi trouvé des oeuvres non restaurées, fait déjà assez rare en soi, et qui en plus étaient fabriquées avec une technique quasiment disparue et peu connue des restaurateurs. J’ai essayé à travers mon mémoire de faire en sorte que cette technique ne tombe pas totalement dans l’oubli.

 

Quel est le plus beau compliment, la plus belle remarque qu’on vous ait faite sur votre travail ?

C’était justement en fin d’année à la Cambre. Une de mes professeurs restauratrice est venue me voir et m’a dit : « Ce que j’aime dans tes restaurations c’est l’impression que l’oeuvre n’a pas été restaurée ». Cette phrase peut être prise à double sens, mais elle m’a beaucoup touchée. Cela voulait dire que j’étais arrivée à transmettre l’oeuvre sans la rendre clinquante, sans venir poser quelque chose d’anachronique sur le tableau. C’est comme si l’oeuvre était arrivée du 17e siècle jusqu’à nous sans qu’il y a ait eu d’intervention. Un spécialiste le verra mais pour un regard extérieur, c’est une oeuvre qui a conservé tout son cachet d’origine !

Frédérique Belaubre, Un cadeau, 120 x 60 cm Peinture à l’huile sur toile, Oeuvre KAZoART coup de coeur de Flore de Saint Just

Frédérique Belaubre, Un cadeau, 120 x 60 cm Peinture à l’huile sur toile, Oeuvre KAZoART coup de coeur de Flore de Saint Just

 

 

Inscrivez-vous à la newsletter KAZoART

Vous souhaitez recevoir régulièrement les nouveaux articles et les actus de KAZoART ? Inscrivez-vous à notre newsletter !

15€ offerts pour toute nouvelle inscription.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>