L’œuvre à la loupe : Le déjeuner sur l’herbe de Manet 1


Pour la première fois en 1863, les œuvres qui créent la polémique et ne respectent pas l’académisme en peinture sont exposées dans un nouveau lieu : le Salon des Refusés. Édouard Manet y expose trois œuvres cette année-là, parmi lesquelles Le déjeuner sur l’herbe, la plus réputée de toutes ses créations. L’un des pères de l’impressionnisme provoque le scandale et une rupture avec le classicisme. KAZoART revient sur l’un des plus grands chefs-d’œuvre du XIXe siècle.

Édouard Manet, Le déjeuner sur l'herbe (1863)

Édouard Manet, Le déjeuner sur l’herbe (1863) / Via Wikimedia Commons

Un déjeuner pas comme les autres

Si Manet avait vraiment voulu choquer le grand Paris de la fin du XIXème siècle, il n’aurait pas pu s’y prendre autrement ! Voici un tableau considéré à l’époque comme une vulgarité sans nom, entre décadence dans le style et éloignement du réel dans la réalisation.

Dans un décor que l’on imagine plutôt fictif et théâtral, quatre personnages partagent un moment autour de quelques mets. Ils profitent d’une quiétude au cœur des bois. Or le regard est inévitablement attiré vers le corps dénudé de la jeune femme assise, de surcroît entourée de deux hommes. Dans un contexte où l’art pictural met davantage en lumière la féminité dans les allégories et la mythologie, Manet dévoile ici un profond décalage entre le message qu’il tend à transmettre et l’époque dans laquelle il évolue. Pourtant décrié, Manet s’inspire du Jugement de Pâris, gravure de Raphaël à laquelle il a emprunté la composition (en bas à droite de la gravure).

4 détails à la loupe

#1 Victorine, le réel à l’état pur

Figure emblématique du tableau, Victorine est un modèle récurrent chez Manet. Elle apparaît également dans un autre nu du peintre, L’Olympia, lui aussi exposé au Salon des Refusés. Dans cet espace quelque peu confiné au milieu des arbres, Victorine nous regarde, sans complexe et avec une complaisance assumée. Nous inviterait-elle à la rejoindre ? Elle baigne dans la lumière. Toutefois, les hommes qui l’entourent, Ferdinand Leenhoff à sa gauche et Eugène Manet en face d’elle, contrastent radicalement. Ils portent des habits noir corbeau et leur regard n’est en rien tourné vers le spectateur. Le corps de Victorine est parsemé de plis, disgracieux pour l’époque et loin des nymphes et autres allégories académiques.

#2 Mets délicieux et vêtements éparpillés

Si la scène paraît apaisée dans son ensemble, la corbeille de fruits renversée laisse à penser qu’il y a eu du mouvement. Quant aux vêtements parachutés ici et là, ils évoquent clairement le caractère sensuel et luxurieux de la scène, au même titre que ce panier en osier porté par l’instabilité.

#3 Une baigneuse bien trop grande

Alexandrine Zola, épouse d’Émile Zola est la baigneuse à l’arrière plan. Arborant une tunique, elle se baigne dans la rivière. C’est une amie de Manet. Tout comme il représente les autres personnages grandeur nature, il accorde à Alexandrine une dimension quelque peu… irréelle. Si l’on en suit les lois de la perspective, il y a comme un problème de taille. La baigneuse devrait être plus petite compte tenu de sa distance par rapport au groupe ! C’est également une des caractéristiques laissant penser que cet ensemble pictural s’apparente à un décor monté de toute pièce.

#4 De la grenouille à l’oiseau

Les avez-vous vus ? Ils ne sont pas forcément visibles au premier abord et pourtant, ils ne sont pas négligeables ! Dans la partie centrale et haute du tableau, figé en plein vol, un petit oiseau apparaît, un bouvreuil. À l’inverse, tout en bas à gauche se révèle une grenouille qui, par opposition, est tournée vers l’extérieur de la toile quant l’oiseau s’envole vers la droite.

Nous pouvons constater une différence de traitement entre l’oiseau, peint avec une grande minutie et la grenouille sur laquelle on peut percevoir des coups de pinceau. Une manière pour le peintre de démontrer son habileté à capter l’instant quand la grenouille, immobile, ne nécessite pas une aussi grande précision. Quant à leur symbolique, « bouvreuil » inviterait le spectateur à « ouvrir l’œil » puisqu’il plane sur toute la composition. La grenouille, elle, ferait allusion aux surnoms donnés aux prostituées…

Provocation ou recherche artistique ?

Le déjeuner sur l’herbe balance ainsi entre tradition et modernité. Une prise de position libertaire qui ne convainc pas tout le monde. Un paradoxe transparait également. Le tableau est d’une part pointé du doigt par son décor jugé plat, sans volume et aux perspectives erronées. Il brille pourtant par son réalisme écrasant au regard de Victorine, détendue et en bonne compagnie au beau milieu des feuillages. Manet prend un malin plaisir à dépeindre les mœurs contemporaines dans un mélange de portrait, nature morte et paysage. Le tout réuni donne lieu à « la plus grande toile d’Édouard Manet » d’après Émile Zola. Pour l’écrivain, Manet est davantage dans une recherche des contrastes, des tons francs, que dans l’hypothétique posture de voyeur.

En écho sur KAZoART – Régine Pivier-Attolini

Sur KAZoART, l’œuvre Nu assis de Régine Pivier-Attolini nous rappelle évidemment Victorine, les yeux rivés vers le spectateur. Est-ce une invitation ?

Régine Pivier Attolini, Nu assis (encre, 2016)

Régine Pivier Attolini, Nu assis (encre, 2016)

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