Et depuis plus d’un an, il ne se passe pas un jour sans que les médias de la tech, du monde de l’art, ou même la presse généraliste, n’annoncent en grande pompe une nouvelle actualité liée aux NFT. Il semblerait que ce nouvel acronyme soit la source à la fois de tous les espoirs les plus fous, mais aussi des craintes les plus déraisonnables. Quoiqu’il en soit, ils déchaînent les passions ! 

En tant qu’entrepreneure de l’Art et du Web, fondatrice d’une plateforme digitale de vente d’Art, je suis tombée dans la marmite des NFT début 2021, et je l’avoue, ce phénomène a aussi exercé sur moi une vraie fascination, une polarisation, qui va bien au-delà de simples considérations business. 

C’est pourquoi en avril 2021, KAZoART a lancé sa première vente de NFT avec 5 Artistes sur Open Sea, une place de marché pour les NFT.

Morgan Paslier, Flower  (Artiste KAZoART)
Morgan Paslier, Flower (Artiste KAZoART)

Les possibilités techniques de ce qu’on appelle le “Web3” sont telles qu’elles permettent d’imaginer une “disruption” des usages de demain dans le digital. Au-delà, une mutation profonde de notre société. 

Mais avant de faire de la prospective à 5 ou 10 ans, revenons aux fondamentaux des NFT : de quoi parle-t-on ? pourquoi un tel déchaînement de passions autour de ce concept ? qui crée, qui achète, qui jouit vraiment des NFT aujourd’hui sur la planète ? 

Et malgré toutes les dérives qu’on observe et tous les défauts qu’on pointe des premiers usages observés, en quoi les NFT et ce qu’on appelle plus largement le Web3, constituent une opportunité unique pour les créateurs et les artistes ? Ce dont je suis absolument convaincue !

Le monde de l’art et de la création va en être bouleversé sur le long terme, pour le meilleur (mais peut être pour le pire, qu’il faudra aussi éviter !). 

NFT : De quoi parle-t-on ? 

NFT KAZoART

Cet acronyme, qui signifie “Non fungible token” désigne en fait un jeton, et un contrat même plus précisément, “smart contract” en anglais, dont les clauses sont uniques et inviolables (“non fongibles”) puisque inscrites dans un réseau lui-même sécurisé, la fameuse Blockchain, qui reconnaît ces droits de manière certaine et vérifiable par tous, avec une traçabilité permanente et ineffaçable. 

On a beaucoup dit qu’un NFT était un simple jpeg, mais le jpeg n’est qu’une manifestation visuelle de ce contrat, qui dit, si je le possède, que je suis l’unique détenteur de ce jpeg, par un encodage “gravé” dans la blockchain. Le jpeg est reproductible à l’infini. Le NFT qui lui est lié, lui, est unique

Un NFT peut me donner des droits sur des objets numériques (donc des jpeg, des gif, des vidéos, de la musique, etc.), des droits de recevoir un objet physique que je pourrai réclamer, mais aussi des droits plus abstraits, tels que des droits de vote, des droits de participation à un événement, qu’il soit virtuel ou physique, des droits de participation à la gouvernance d’une organisation (les fameuses “DAO”, pour Decentralized Autonomous Organizations), etc. 

On peut en réalité tout imaginer sous forme de NFT, tout “tokeniser”, et c’est là que l’imagination s’emballe ! 

Un droit de vote, un droit de propriété, un droit de location, une certification, une carte d’identité, un actif financier, une nouvelle monnaie… Tous les éléments de notre société, qui nécessitent une authentification à un moment, ou tout simplement un contrat, sont en réalité « tokenisables ». Imaginez une société où tout devient token ? Ça peut faire peur, ou juste être très abstrait, j’en suis consciente ! 

Les NFT et le crypto Art : tout une histoire ! 

C’est assez amusant, et réjouissant même pour moi qui cherche à faire bouger ce secteur longtemps considéré comme poussiéreux, peu ouvert au changement et à l’innovation, que l’art ait été un des premiers secteurs impactés par l’arrivée des NFT ! Enfin, de l’innovation, de la nouveauté, de la tech pour faire bouger les lignes et secouer les acteurs en place !

NFT Art KAZoART
By Diverse Stock Photos, Flickr – (CC BY-NC 2.0)

On pourrait se demander pourquoi l’art a été un des premiers domaines de développement des NFT. Je pense qu’une des raisons est l’apparition très tôt d’une mouvance de crypto artistes, qui réalisaient depuis des années des créations dans le digital, et qui ont vu dans la blockchain une possibilité d’authentifier leurs œuvres numériques, qui jusqu’à présent, étaient reproductibles à l’infini par un simple clic. Ils ont été des pionniers, des défricheurs. Et quelque part, je trouve que ce n’est que justice que ces artistes de la première heure voient, pour certains, les prix de leurs NFT s’envoler. 

Une sorte de “‘first mover advantage”, mais plutôt que de l’associer à un mécanisme économique, j’aurais envie de le comparer aux mécanismes de l’Histoire de l’art, et aux Picasso et Monet de ce monde, qui ont défriché eux aussi, qui ont créé des courants, qui sont allés explorer de nouvelles terres de création. Pas pour l’appât du gain, pas pour plaire au public, mais par intuition, par génie créateur. 

NFT Art KAZoART
PAK
Pak, “Fungible Open Editions”.
Sotheby’s
Numero Magazine

Les Beeple, Pak, Xcopy, Fewocious, Hackatao, etc. qui ont affolé les enchères cette année. Ils étaient là, très tôt, ils ont développé un vrai univers, pour la beauté du geste avant tout. Respect à eux ! Ce n’est pas pour rien d’ailleurs, qu’on les appelle les “OG”, ou “Original Gangstas”, dans le jargon NFT. Leur avant-gardisme aujourd’hui est unanimement reconnu et salué dans la communauté crypto et des collectionneurs de NFT. 

C’est donc un premier message à l’attention des détracteurs des NFT : non, il n’y a pas que des opportunistes avides de gains et de spéculation dans le monde des NFT et du crypto art, mais un vrai mouvement artistique, de vrais artistes, une vraie démarche esthétique, ou du moins conceptuelle, qui mérite d’être saluée. Et tous les pionniers ne sont pas non plus devenus millionnaires ! 

Il n’en reste pas moins que j’observe, comme tout le monde, des dérives dans les usages des NFT, liés en grande partie à l’immaturité de ce marché et des usages. 

NFT et Crypto Art : La porte ouverte à tous les excès

L’avènement des NFT a été aussi la porte ouverte à tous les excès, et à certaines dérives qu’on pourrait décrier. Et je suis la première à déplorer aussi certains usages et certaines pratiques qui ne servent pas forcément la cause, ni de l’art, ni de la crypto, ni des NFT. 

Les montants des transactions, pour commencer, ont atteint des sommes folles en quelques semaines, quelques mois en 2021. On pense bien sûr à la vente de l’œuvre de l’artiste Beeple, réalisée par la maison de vente Christie’s en mars 2021, qui a atteint 69 millions de dollars, et a fait l’effet d’une véritable déflagration dans le monde de l’art. 

Beeple, Everydays: the First 5000 Days
Beeple, Everydays: the First 5000 Days

Un montant colossal, dépassant celui des toiles de grands maîtres comme Picasso ou Monet, précisément. Venant d’un “artiste” dont personne n’avait entendu parler nulle part. Et réalisé par un acteur historique du monde de l’art, Christie’s ! Une révolution ! 

Il y a clairement un avant et un après la “Vente Beeple”, dans le monde de l’art, mais aussi dans le monde des NFT. D’un coup, tous les médias se sont penchés sur le sujet, y sont allés de leur article pour essayer de comprendre d’où ça sortait, de quoi il s’agissait. 

Beeple, Everydays: the First 5000 Days
Image extraite de l’œuvre Everydays: the First 5000 Days de Beeple (CC BY 4.0)

Et on ne s’est pas arrêtés là. D’autres ventes record se sont succédé tout au long de l’année 2021, orchestrées par les grandes maisons de vente aux enchères, mais aussi par les plateformes de vente de NFT qui ont été très proactives. 

Ce qui amène à un chiffre fou : près de 22 milliards $ de transactions en NFT totalisées sur l’année 2021 ! Presque la moitié de la taille du marché de l’art dans son ensemble !

Même si je tiens à rétablir une perception que peuvent avoir certains : la grande majorité des NFT qui se sont vendus en 2021 n’ont pas concerné de l’Art, mais des “collectibles”. Ces fameuses cartes de collection nouvelle génération, digitalisées, qui se collectionnent et s’arrachent à prix d’or pour certaines : Crypto Kitties, Crypto Punks, Bored Apes Yacht Club, … Ils ont même leur propre acronyme désormais, les PFP : les “Profil for Picture”, équivalent des Avatars que vous pouvez arborer comme photo de profil sur vos réseaux sociaux, ou collectionner de manière plus discrète dans votre “Wallet” (portefeuille numérique dans lequel vous stockez vos NFT). 

Là, on touche à des usages qui s’éloignent de la démarche artistique des nouveaux Picasso ou Monet du crypto art, j’en conviens. 

Mais l’esprit, et même la fièvre de la collection, ont toujours existé. Les Maisons de vente le savent mieux que personne. On est donc, ni plus ni moins, dans une version digitalisée, accélérée, et totalement transparente, de pratiques qui existaient déjà et font appel aux désirs profonds de l’être humain, finalement. Le plaisir de collectionner et de posséder des biens rares. De les montrer, comme signe extérieur de prestige, de richesse, etc. 

Pas forcément que des pulsions louables, j’en conviens, mais elles font aussi partie de la nature humaine, et les NFT viennent aussi stimuler ces désirs. 

Mur à Williamsburg représentant les personnages de la collection NFT Bored Ape Yacht Club créée par Yuga Labs en 2011
Mur à Williamsburg représentant les personnages de la collection NFT Bored Ape Yacht Club créée par Yuga Labs en 2011
By Scott Beale, Flicker (CC BY-NC-ND 2.0)

A cela, s’ajoutent les mécanismes spéculatifs, car tout est accéléré avec les NFT. Les transactions sont validées instantanément, on peut acheter et revendre des biens en quelques secondes. De quoi faire monter la température et attiser l’attrait des plus joueurs d’entre nous. Les NFT stimulent cet appât du gain, ce qui vient hélas occulter les aspects vertueux de cette innovation. Car c’est bien souvent de ces excès dont on parle dans les médias. Et il est vrai que ça peut sembler déconnecté de la réalité. 

Je déplore clairement ces excès et ces dérives, mais pour moi, cela fait partie des bégaiements et de l’immaturité d’une innovation technologique majeure, dont les utilisateurs, encore peu nombreux, sont en train de tester les limites. Il faut noter en outre que cet univers est encore très peu réglementé. Ce qui laisse justement la porte ouverte à beaucoup d’opportunités, mais aussi des risques de dérive. 

Je reste néanmoins persuadée que cette phase sera dépassée, digérée. Qu’il faut laisser le temps aux utilisateurs de s’approprier ces innovations, et qu’il faut aussi et surtout se concentrer sur les avancées et les potentialités auxquelles nous ouvrent les NFT. 

Une opportunité unique pour les créateurs et les artistes

Si j’ai pris la plume, c’était pour dire tout le bien que je pensais de cette innovation que sont les NFT, et tout le potentiel qu’ils représentent pour les créateurs et artistes de ce monde. 

Les vertus des NFT, mais en réalité derrière les NFT, de la Blockchain, et donc de ce fonctionnement de ce qu’on appelle le “Web3”, c’est de décentraliser les process. De les démocratiser, ou en tout cas d’en charger les règles. 

Cécile Mirande-Broucas, Shibatown (Artiste KAZoART)
Cécile Mirande-Broucas, Shibatown (Artiste KAZoART)
Cécile Mirande-Broucas, La Grande Motte
Cécile Mirande-Broucas, La Grande Motte (Artiste KAZoART)

D’un coup, des créateurs qui n’avaient pas réussi à percer dans le “monde réel”, bénéficient de la puissance du digital pour créer, mais surtout pour diffuser leurs œuvres, où qu’ils soient, d’où qu’ils viennent, quel que soit leur background (ils peuvent même rester anonymes, cela ajoute du piquant à la chose !). 

Pour suivre ensuite le parcours de leur création dans le temps (puisque la blockchain permet de tracer toutes les étapes des transactions d’un NFT). Et toucher sur les ventes successives, puisque le principe des royalties, qui est maintenant communément instauré sur la majorité des grandes plateformes de NFT, permet aux créateurs de toucher 10% sur chaque revente ultérieur de son œuvre. Un “droit de suite” gravé dans le marbre, et la possibilité aussi de savoir qui possède son œuvre, quelle valeur elle a pris, etc. 

Morgan Paslier, Extrusion (Artiste KAZoART)
Morgan Paslier, Extrusion (Artiste KAZoART)

Pour de nombreux créateurs, et en particulier des artistes vivant dans des régions ou pays où le marché de l’art est peu structuré, et où il est difficile de percer sur la scène nationale ou internationale, c’est là aussi un accès raccourci, privilégié, et plus égalitaire à une audience captive. On a déjà assisté à l’ascension d’artistes africains ou sud américains, notamment, ayant compris les mécanismes des NFT qui n’auraient jamais percé dans le “monde d’avant” ! 

Je ne dis pas que c’est magique, et que le premier artiste venu peut en quelques clics accéder à une aura internationale. Car le marché est déjà encombré, et possède ses propres codes, qu’il faut prendre le temps de comprendre. Mais il ne répond plus aux mêmes règles. Les cartes sont rebattues, et donnent accès à la visibilité à qui sait le comprendre et s’en servir, sans conditions de ressources, d’origine, ni d’entregent. 

RamZ, Ignorance is the greatest poverty (Artiste KAZoART)
RamZ, Ignorance is the greatest poverty (Artiste KAZoART)

Alors de quelle manière vont être rebattues ces cartes ? Quels seront les nouveaux codes qui vont faire que tel artiste va réussir à percer plutôt que tel autre ? Le champ des possibles est encore très ouvert, et je n’ai pas encore complètement la réponse. Mais c’est un vrai changement de paradigme pour le monde de l’art, et le marché de l’art à long terme. 

Un nouveau rôle d’intermédiaires à inventer

D’aucuns ont prédit avec les NFT la fin des intermédiaires dans le monde de l’art. Ainsi, les NFT permettront en effet à tout un chacun, comme je le disais juste au-dessus, de “minter” ses NFT pour quelques frais de “gas” (taxe demandée aux utilisateurs lors des transactions pour acquitter les frais de structure et de fonctionnement de la blockchain), et bénéficier d’une exposition en ligne, sans besoin d’être validé par une autorité quelconque.

Je suis la première à me réjouir du caractère plus démocratique de l’accès aux NFT. Mais il n’en reste pas moins que ce monde est encore une jungle ! 

La première barrière est une barrière d’usage, même si elle va s’estomper avec le temps. Il n’est pas si simple de se familiariser avec tout le fonctionnement du Web3 et de la blockchain. Se créer un “wallet”, détecter la bonne plateforme, acheter des cryptomonnaies pour s’acquitter des frais de gas, fixer un prix, etc. Ce n’est pas insurmontable. Mais il y a encore des frictions à estomper, que tout le monde n’est pas prêt à appréhender. 

Alex Saman, The ghost shack near Malibu  (Artiste KAZoART)
Alex Saman, The ghost shack near Malibu (Artiste KAZoART)

Le seconde barrière, c’est celle de la visibilité. Certes, je l’ai dit, tout un chacun peut disposer de sa page sur la plateforme OpenSea, leader des marketplaces de NFT, où il n’y a aucune sélection d’utilisateur à l’entrée, et minter ses NFT. Mais comment être vu, au milieu des millions de NFT que présente la plateforme ? Communiquer à ses pairs, bien sûr, mais sont-ils vraiment des utilisateurs actifs dans les NFT aujourd’hui ? Et donc comment devenir visible auprès de ces utilisateurs qui font aujourd’hui le marché des NFT, dans l’art ou dans d’autres domaines ? 

Ils ont beaucoup de moyens, on le sait, pour certains, mais répondent à des codes, des fonctionnements, des attentes, etc. 

Il y a fort à parier que cette communauté, encore restreinte et difficile à appréhender, va s’accroître, et l’usage se démocratiser, ce qui est une bonne nouvelle. Mais les usages vont changer, et évoluer, se transformer, régulièrement. 

Je suis donc persuadée que les artistes ont des opportunités inédites de création et de diffusion pour demain, et les invite à s’informer, à suivre le mouvement, à s’y engager !  

Attention, on y prend vite goût !